Les tensions sur les énergies fossiles, liées notamment à la situation dans le détroit d'Ormuz, se traduisent par des variations de prix du carburant très fortes sur des périodes très courtes. Entre hausses de coûts et négociations tendues avec leurs propres clients, les Chargeurs voient leurs marges se réduire dans une conjoncture difficile.
Des hausses de coûts de transport
Premier constat : depuis plusieurs mois, les Chargeurs absorbent des hausses de coûts de transport très substantielles. Lors d'un sondage anonyme réalisé auprès des membres de la Commission Route, l'ordre de grandeur cité est en moyenne de 9 à 10 %. Ces chiffres n'ont pas de valeur statistique, mais ils illustrent l'ampleur du phénomène.
Cette hausse s'ajoute à celle des coûts d'énergie dans le cœur d'activité des entreprises. Elle pèse donc sur leur compétitivité à court terme et sur leurs marges. Tous les secteurs ne sont pas en mesure de la répercuter en aval. A titre d’exemple :
- dans le secteur des matériaux de construction, le contexte économique rend une hausse des prix de vente difficilement envisageable ;
- dans celui des céréales, les prix sont fixés par les cours mondiaux et les entreprises ne les maîtrisent pas. Lorsqu’elle existe, la couverture n’est que partielle.
- d'autres secteurs pourront répercuter une partie des coûts plus tard, à l'occasion des renégociations tarifaires. L'exercice sera délicat, car leurs propres clients cherchent eux aussi à limiter leurs hausses de coûts.
À long terme, cette situation sera sans doute un facteur d'inflation.
Tous les Chargeurs ne sont pas exposés de la même façon
L'impact dépend du poids du transport dans le modèle économique. Pour la majorité des Chargeurs, il représente entre 5 et 10 % du chiffre d'affaires. Certains supportent des coûts de transport de 30 à 40 % de leur chiffre d'affaires. Pour eux particulièrement, une hausse de 9 à 10 % représente des montants colossaux, parfois de l'ordre de plusieurs millions d'euros.
Sont particulièrement exposés les marchandises à faible valeur ajoutée, les secteurs à économie de volume et/ou les activités fortement concurrencées à l'international. Pour les clients, les possibilités de changer de fournisseur y sont plus grandes, et le maintien du positionnement, voire de l'implantation industrielle, devient plus difficile. C'est le cas par exemple du secteur de la chimie, ou de celui de l'électroménager face à la concurrence asiatique.
Le fret ferroviaire constitue, à cet égard, une alternative : les Chargeurs qui y recourent bénéficient, théoriquement, de solutions moins sensibles aux variations du coût de l'énergie. Cependant, l'essor du ferroviaire et du combiné est entravé par d'autres obstacles, tenant au réseau, à l'offre disponible et à la qualité de service.
Répercussion des coûts de carburant en pied de facture : une évidence
C’est par ce mécanisme que les hausses de prix de transport s’opèrent automatiquement.
Les retours des Chargeurs sont globalement rassurants. Les Chargeurs connaissent la réglementation et l’appliquent avec leurs prestataires : les parties conviennent d'une formule d'indexation, comme le prévoit la loi. Depuis le début de la crise, la plupart des Chargeurs ont accompagné les transporteurs, en suivant les recommandations de l'AUTF :
- veiller à disposer d'indexations dans tout le champ d'application du texte ;
- travailler sur des formules plus réactives afin d'éviter d'ajuster les prix trop longtemps après la hausse des coûts, notamment en augmentant la fréquence de révision ;
- rediscuter les termes avec les transporteurs, éventuellement de façon temporaire le temps de la crise, avant de revenir à des modalités plus simples à appliquer en période plus stable ;
- être très rigoureux, malgré la complexité des systèmes d’information, pour payer les factures dans les délais.
Les Chargeurs qui travaillent avec des entreprises de transport de petites tailles sont conscients des difficultés de ces derniers et de la nécessité de les accompagner.
L'AUTF rappelle également que certains Chargeurs, de type PME, qui achètent du transport, ne sont pas toujours en mesure de négocier avec les grands transporteurs ou commissionnaires de transport : celles-ci subissent, elles aussi, le rapport de force.
Par ailleurs, l'AUTF participe depuis quelques mois à un comité de médiation animé par le Médiateur des entreprises, aux côtés des fédérations de transporteurs routiers. L’objectif de ce comité est de clarifier et de promouvoir les bonnes pratiques, mais également de réduire les mauvaises, pour l’ensemble des acteurs de la chaîne.
En ce qui concerne la répercussion des variations du coût du carburant en pied de facture, l'AUTF rappelle en effet que le sujet se pose non seulement entre transporteurs et Chargeurs, mais également entre transporteurs et l'ensemble de leurs donneurs d'ordre : un commissionnaire de transport ou un autre transporteur Autrement dit, toute la chaîne, y compris la sous-traitance, est concernée.
Décarbonation : la crise, un accélérateur parmi d’autres
La décarbonation est déjà au cœur des préoccupations des Chargeurs. Leur premier focus reste la réduction de leurs émissions des scopes 1 et 2, mais les enquêtes de l’AUTF montrent qu'une grande majorité d'entre eux est également préoccupée par la décarbonation du transport.
Plusieurs facteurs y contribuent :
- les obligations réglementaires de reporting, de type CSRD ;
- les perspectives d'un texte de loi français qui imposerait des trajectoires d'électrification ;
- les messages clairs envoyés par les pouvoirs publics depuis plus d'un an, qui font de l'électrique la voie privilégiée de décarbonation du transport routier.
Les entreprises avancent également sur l'optimisation des plans de transport et sur le développement des modes alternatifs à la route.
La crise actuelle est un élément supplémentaire qui les pousse à engager ces projets de transformation. Mais celle-ci nécessite du temps :
Elle suppose, côté transport électrique, une offre suffisante et la maturité des transporteurs, un réseau de bornes de recharge, la transparence sur le coût total de possession (TCO) et la visibilité à long terme sur la fiscalité des énergies.
Elle implique également une transformation profonde chez les Chargeurs mais aussi au sein de tout l'écosystème.
L’accompagnement technique et les aides financières en conditionneront le rythme.
La crise sur les énergies fossiles est sans doute un facteur d'accélération : cette transformation est lancée mais elle se fera progressivement.